Quelle promesse ! Mystique presque irréelle. Cela pourrait être le titre d’un vieux roman de Stevenson. Le pouvoir des fleurs, ici, est partout et sans leur présence il ne peut y avoir une journée normale à Bali. Je me suis levée tôt hier pour aller au marché d’Ubud. La lumière était douce, elle se posait lentement sur le bois, la pierre pour relever leurs teintes endormies. Mon nez a frémi comme une baguette de sourciers et j’ai rendu un sourire à ceux qui m’ouvraient leurs bras. Les balinaises au petit matin sont si belles. Elles semblent assises sur une robe aux corolles colorées. Elles sont entourées d’une multitude de paniers qui regorgent de fleurs éclatantes aux parfums entêtants. Vent de fraîcheur. Ces fleurs viennent d’être coupées, souvent de leur propre jardin.  C’est pour moi, en tant que femme un ravissement, ce parfum luxe omniprésent est un voile qui se pose mes épaules. 



Le Parfum rare de l’Ylang-Ylang

Il y en a pour tous les goûts. J’ai même eu l’envie folle de me rouler dedans, de les jeter par poignée. Tu me connais, je me suis retenue car vois-tu la plupart de ces fleurs sont destinées aux offrandes quotidiennes. Elles sont placées délicatement dans des Canang Sari (petits paniers tressés) en hommage aux divinités. C’est beau, et apaisant. Bon, j’ai eu un gros coup de cœur. C’est ‘Lady Frangipane’, avec sa tête d’hélicoptère, qui joue les caméléons, tantôt rose, rouge ou encore jaune et blanche. Tu la fais tourner entre deux doigts et c’est un nuage sucré qui s’envole. J’ai aussi fait la connaissance de l’indomptable parfum rare de l’Ylang-Ylang (by the way - ça veut dire fleur des fleurs en malais), et de son arome suave, parfois même un peu médicinale. Elle a une silhouette dingue comme un cheveu jaune mal peigné. J’ai les bras lourdement chargés. Des pompons d’œillets orange, des lotus roses à la tête plongeante, des orchidées animales, des oiseaux de paradis, des Tumbak Raja en forme de pagodes, des Bali Hai et des Champaka. 



Chambre d’hôtel ou parfumerie de niche, je ne sais plus !
 

J’ai ramené cet énorme bouquet dans ma chambre d’hôtel, prête à transformer mon intérieur en bain de senteurs.  J’ai eu l’impression un instant en fermant les yeux d’avoir un mis un pied dans la plus délicate des parfumeries de niche. Tu sais que j’ai toujours aimé les parfums rares, ceux qui sortent de l’ordinaire, qui laissent sur ta peau une signature privilégiée, qui te font espérer que peut-être tu es à la seule à porter cette fragrance.  Eh bien, avec mon bouquet ainsi posé près du lit, j’ai eu comme une ivresse d’effluves. L’odeur était si forte, si complexe. Un mélange qui se mariait merveilleusement, donnant naissance à un parfum unique. Une combinaison olfactive indécodable. Les parfums rares ont cette magie de mettre en lumière la beauté des ingrédients, leurs plus élégantes facettes. Ils laissent une place centrale à l’odeur originelle d’une fleur, d’un bois, d’un fruit. Il n’y a pas chi chi, pas de tricherie. Je peux t’assurer que Frangipane et Ylang-Ylang ont été d’une sincérité olfactive sans commune mesure. 



Le parfum de niche s’invite dans mes rêves.

La nuit a commencé à tomber. Je me suis allongée dehors pour écouter la nature trépidante. Puis elle est apparue. La reine de la nuit. Quand toutes ses amies se sont endormies, elle déploie ses pétales pour libérer, seule, un parfum capiteux et chaud. C’est cette femme sauvage ; Lauren Baccall séductrice fiévreuse face à Bogart dans ‘To have and have not’. Une invitation à un slow langoureux dans ce cocon sucré, miellé et solaire. Paradoxe pour une fleur qui ne vit que dans l’obscurité. Sublime Jasmin qui chaque soir laisse dans les rues de Bali de petits cailloux olfactifs. Le vent léger m’a rapporté par vagues puissantes le numéro d’effeuillage de l’audacieuse fleur de jasmin. La fatigue n’a pas tardé à entrer également dans la danse. Et j’ai rejoint Morphée.

Il y a des rêves que l’on n’oublie pas. ‘Je suis une petite fille, une robe digne d’Alice aux Pays des Merveilles, devant une porte blanche au vernis brillant. Je tourne doucement la poignée et zou je suis aspiré dans un jardin magnifique. Une version onirique de celui d’Eden. J’en prends plein les yeux. C’est un kaléidoscope grandeur nature. Harmonie entre couleurs pastel et tons affirmés. Sous mes pieds, une herbe douce suffisamment grasse pour former un tapis de confort. J’avance humant telle l’abeille virevoltant de pistils en pistils. Poudré, intense, onctueux, charnel à chaque inspiration c’est un rollercosater émotionnel pour mes narines. Au bout du chemin, un petit pont surplombant un étang à l’eau fraîche et translucide. Sur le pont, une coiffeuse et une chaise molletonnée à ses côtés. Je m’assois tranquillement. Il y a une multitude de flacons de parfums luxe disposés de manière éparse. J’en repère un, au jus jaune doré, à la forme simple, élégante et épurée. J’ai comme l’impression qu’il bouge tout seul. Il me fait un signe. Tu sais les rêves, cela rend parfois les objets vivants. Je saisis la bouteille au fonds carré qui vibre dans la paume de ma main. Le parfum de luxe se met à parler ‘Ho, Hey, Mademoiselle, s’il vous plait emportez moi avec vous. Je n’en peux plus de rester seul. J’ai besoin de vivre avec quelqu’un. Appuyez moi sur la tête, je vous promets que vous ne le regretterez pas une seconde. Une brume magique qui va vous changez la vie. Une seconde peau. Allez, Mademoiselle, prenez-moi avec vous. Essayez-moi au moins.’

Je me suis parfumée. N’oublie pas je suis une petite fille pour qui la curiosité n’est pas un vilain défaut. Je me suis mise à tourner et avec moi une ronde de pétales de fleur et de senteurs. Un tourbillon enivrant. La bergamote acidulée, le safran épicé, le jasmin, l’ylang-ylang, la tubéreuse, la glycine, la vanille, l’ambre… Un bouquet dominant de fleurs blanches sur un accord plus rond, plus chaleureux, plus subtil entre la vanille et l’ambre poudré. Délicieux. Quand j’ai remis un pied à terre, j’avais le cheveu ébouriffé, la robe froissée et l’esprit chaviré. Je l’ai serré des deux mains pour m’assurer qu’il ne pourrait m’échapper. Etait inscrit sur l’étiquette placée en son centre ‘Fleur des Fleurs’ d’ ‘Une Nuit à Bali’. J’ai souri et me suis à courir, le flacon plongé dans ma poche. ‘Happy-end’ écrit en fleurs pour cartouche final d’un rêve haut en couleur’

Quand je me suis réveillée, j’étais juste bien. Ce rêve était encore très frais et ce parfum rare si vivement présent dans mon inconscient était bel et bien là. Mon odorat n’en avait pas perdu une note. ‘Fleur des Fleurs’ d’ ‘Une Nuit à Bali’ pourtant ne signifiait rien pour moi. Mais cela me plaisait beaucoup. C’était sobre et discret, comme je pouvais tant l’être. Peut-être était-ce un message prémonitoire. D’autant que c’était bien ma dernière journée à Bali et mon avion décollait en milieu d’après-midi.



Parfumerie à Paris : le rêve devient réalité 

Je suis retourné au marché aux fleurs, le temps de prendre un autre shot floral. C’était cette fois beaucoup plus calme. J’avais envie de ramener toutes ces fleurs à Paris. Et si j’étais prise d’un coup de folie, que je bookais l’avion entier. A chaque place de passager, je dispose un bouquet bien ficelé. Je prends tout le marché avec moi. Tu imagines le vol de retour. Parfums en apesanteur. Pas de problème de jet lag, c’est comme si je n’avais jamais quitté Bali. Et moi, arrosant le siège 15D ou non plutôt le 26F qui a eu un coup de chaud. Et les hôtesses, fleurs au coin de l’oreille, distribuant arrosoirs et terreau. J’ai quitté mon paradis et suis revenue dans mon jardin urbain. Mes escapades indonésiennes étaient derrière moi. Quand je suis arrivé à Orly, j’avais encore autour du poignet un bracelet de fleurs de jasmin séchées. Cela m’a permis de ne pas trop déprimer dans le taxi du retour.

Avant de reprendre mes activités de journaliste, je me devais d’avoir un nouveau parfum rare. Tout me ramenait à retourner me balader chez Nose et à rejouer à leur diagnostic olfactif. Chevauchant mon vélo, le cheveu aux vents, et la peau bien bronzée je me suis arrêtée du côté de la rue Bachaumont. Nose, la parfumerie paris très très tendance, m’ouvrait ses bras. J’adorais son mur végétal extérieur et son intérieur un peu à la new-yorkaise. J’ai été reçue poliment avec un café serré et un ipad bien programmé. Le principe était simple répondre avec honnêteté à une série de question sur mes habitudes et mes choix de parfum. Cela n’allait pas être facile car là je venais à la recherche du Saint-Graal, celui serait capable de la replonger dans cette île de Bali, si lointaine désormais.

J’ai pris mon temps, en répondant avec précision. Une fois mon profil renseigné, étaient censés en ressortir quatre ou cinq parfums destinés à me plaire. Un gentil garçon est allé, touches à la main, vaporisé quatre fragrances que j’allais découvrir à l’aveugle, pour que cela n’oriente trop mon choix.

Première touche, un jasmin brut, un peu prétentieux, et entouré de notes fruitées me rappelant la guimauve. Pas trop pour mon cœur d’aventurière et mon côté femme ayant depuis longtemps abandonné sa facette ‘adulescente’.

Seconde touche, une vanille nette et pas trop opulente, dans un cœur de rose et sur un fond de patchouli agréable. J’aimais bien, cela avait du caractère. La femme qui portait ce parfum rare n’était pas à prendre avec des pincettes.

Troisième touche, une tubéreuse qui se la pète, qui se fiche d’être trop médicinale, suivie de près par un ambre oriental endossant le rôle de celui qui va calmer cette hystérique. Pas mal, très original mais je crois au fond trop pour moi.

Je cherchais le parfum de niche qui m’habiterait à l’odeur près. Tout était très intéressant mais j’étais pas dans le ‘Waouh ! Mais non, ah bah si, c’est ça. Mince alors, je le veux. Là tout de suite et pas dans deux heures. Mets le moi sur la peau, s’il te plait, je t’en supplie, monsieur le conseiller en parfums rares’

Quatrième touche. Je venais de terminer mon café et surtout je devais y aller. Je l’ai prise un peu avec cet air désabusé de la parisienne qui sait qu’elle est parisienne. JACKPOT. J’ai tiré les trois sept avec tous les bonus avec. J’ai même attendu l’avalanche de cotillons et le boss qui vient ouvrir la bouteille de champagne de la grande gagnante. Mais non, mais non, j’étais dans une parfumerie de niche pas à Las Vegas. Coup de cœur, passion démesurée. Je l’ai aimé immédiatement avec sa série de flashes qui me ramenait au marché aux fleurs et dans ce rêve un peu étrange. Du bout des lèvres, j’ai joué la femme qui a ressenti quelque chose et qui maîtrise ses émotions. ‘Excusez moi mais cette dernière touche c’est quel parfum ?’ ‘Ah, la quatrième touche, c’est ‘Fleur des Fleurs d’ ‘Une Nuit à Bali’. Comment te dire que j’ai failli m’évanouir. J’ai pris sur moi, j’ai acheté ce parfum. Quand je suis sortie de la parfumerie paris, je l’ai bien sûr tout de suite ouvert et me suis entourée d’un nuage de fleurs. J’ai repris mon vélo et le chemin de retour s’est déroulé dans une rêverie éveillée. Un miracle venait de se jouer. Ce parfum rare qui semblait n’être que le fruit de mon imagination existait pourtant bien. Je le portais en ce moment. C’était peut-être le vent ou cet instant de plaisir mais j’ai pleuré entre la Concorde et le Pont de l’Alma. Il y aura un avant et un après. En revanche, je sais que désormais, chaque jour, il y aura au moins en moi ‘Une Nuit à Bali’.